Propos d’André Lambotte recueillis à Wépion, le 21 juin 1996 et à Paris, le 26 novembre 1996 par Paul Louis Rossi (extraits)
In Paul Louis Rossi, André Lambotte, Mons, Artgo, 1997 :
…Un peu comme les Chinois. Puisque dès l’époque Yuan, les lettrés ont préféré employer le mot écrire plutôt que le mot peindre pour désigner le travail qu’ils jugeaient être le propre du peintre. Ainsi donc, ai-je peut-être, sans le savoir, un peu souscrit à ce concept, en passant de la peinture à l’écriture. Mais bien entendu l’écriture telle qu’il faut ici l’entendre, ce n’est pas l’écriture des mots, ce n’est pas l’écriture qui génère les mots, ce n’est pas l’écriture générée par les mots, mais c’est de l’écriture par la manière physique de la tracer, de l’observer.
J’ai ressenti le besoin, me semble-t-il, d’évacuer l’aspect figuratif, parce que je comprenais que ce qui m’intéressait c’était la structure, le rythme, le tracé, et pas du tout la référence figurative encore présente, parce que je travaillais de manière spontanée, quasi automatique, que cette figuration venait souvent sous mon pinceau, et que je l’acceptais. Elle ne m’intéressait pas, mais je l’acceptais. Pour moi ce n’étais pas important. Alors que j’observais que le public, par exemple, dans mes expositions, concentrait sur la figuration, voire sur une hypothétique narration, sinon l’anecdote, l’essentiel de son attention, alors que pour moi ce n’était pas du tout ça. Et petit à petit, et sans vraiment le vouloir, mais sans doute encore une fois de plus inconsciemment, j’ai évacué cet aspect référentiel, banalisé les signes, densifié la structure, et c’est le seul traitement de la surface par cette structure serrée, prépondérante, qui m’a préoccupé…
… je conserve une relative perméabilité à certaines réalités visibles, incarnées, que l’on peut trouver par exemple dans la nature, ou tout simplement même devant un mur de pierre. Nous parlions tout à l’heure du point de rencontre entre une grève immense qui prolonge elle-même la mer immense, et puis cette frontalité d’une falaise. Ce sont des aspects de la nature qui pourraient inspirer un peintre paysagiste, ce que je ne suis pas, mais qui, peut-être, contrarient positivement mon inclination au silence, à l’immatérialité, qui n’est donc pas absolue. Donc, je dois travailler en fonction de ces deux centres d’intérêt, si j’ose dire, un peu antinomiques, d’où peut-être cette différence et cette contradiction, aussi la difficulté n’est-t-elle pas d’arriver à l’essentiel en rejetant tout ce qui est superflu, avec une économie de moyens la plus rigoureuse possible, mais en prenant en compte la vie et tout ce qui s’y rapporte, y compris sa matérialité qui est faite d’une multiplicité de choses, parfois infiniment petites. Aspects multiples d’un tout, d’un même ensemble, voire d’une même personnalité. Je pense ici à ce terme grec qui définirait cela : poïkilos, c’est-à-dire une surface moirée, vibrante, multiple, fragmentée comme la peau du serpent, ou aussi, terme voisin, aiolos, qui lui désignerait, par exemple, le scintillement d’un essaim d’abeilles…
… le temps perçu comme durée s’écoule d’une part selon des rythmes répétitifs, comme le jour et la nuit, les saisons, les marées… Ce sont de longs cycles répétés. Mais simultanément, dans la vie quotidienne, ce rythme se trouve presque sans arrêt brisé par les circonstances, les événements, les accidents… Et là, on constate qu’il y a effectivement deux notions tout à fait différentes du temps. Et peut-être que j’accepte plus facilement la première que la seconde. Et il est vrai que la pratique répétitive, c’est-à-dire le geste mille fois répété, le signe mille fois transcrit, induit une relation particulière avec le temps, peut-être parce que recommencer, recommencer, c’est aussi renaître. Il y aurait donc, d’une certaine manière, un refus de cette succession d’événements, qui balisent irrégulièrement le temps, et cette volonté, par contre, d’étendre le temps, en quelque sorte, comme une nappe immense, infinie.
La pratique de la répétition du geste répété, qui ne produit cependant jamais le même signe, la même trace, est vieille comme le monde. On la retrouve au Japon, en Afrique… sur tous les continents. La répétition infinie d’un geste n’est pas nécessairement difficile ou facile, artistique ou non artistique. Mais, par elle, souvent, s’ensuit une réflexion, une méditation, et ce geste, à force d’être répété, permet à l’esprit de prendre certaines distances : il n’est pas sans cesse besoin de savoir : que vais-je faire, comment fais-je faire ? Et l’esprit peut se nourrir sans être obligé tout le temps d’inventer immédiatement quelque chose. Il peut prendre un peu de hauteur.
Cézanne et la Montagne Sainte-Victoire, où se perçoit le besoin pour le peintre de recommencer toujours le même tableau, pourtant forcément différent, avec peut-être l’objectif utopique d’accomplir le tableau ultime, qui résumerait tous les autres, et en même temps les abolirait. C’est impossible, on le sait. Mais n’est-ce pas cette quête de l’impossible qui détermine cette inlassable reprise du même ? On a vu cela aussi chez Morandi, chez Giacometti, Brancusi…Enfin… j’aime infiniment ces artistes qui recommencent toujours les mêmes peintures, les mêmes sculptures.
…Il y a un texte de Louis-René des Forêts, un petit texte, qui fait allusion au rythme de la nature. Et si je me souviens bien, il dit à peu près ceci : il y a une précarité de la pulsion répétitive, propre au rythme de la vie, plutôt qu’à celui de la nature. Mais quand l’homme aura cessé de respirer, quand le dernier homme mourra, il y aura toujours ce flux et ce reflux de la mer, qui se poursuivra, infatigable.
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